Une marée sur le Jérémie-Teddie

Lundi 11 heures 30 : « Monsieur Lestrade, je suis avec Paulo, le patron du Jérémie-Teddie. Il est d’accord pour vous embarquer. Il part demain à 17 heures 30 pour cinq jours de pêche en haute mer ».

Cela fait trois semaines que je cherche un bateau qui accepte ma présence de photographe pour couvrir une marée. L’appel d’Arnaud MANNER, directeur de Normandie Fraicheur Mer, me donne enfin cette possibilité. Un vieux rêve de gosse...

 

Pour 9 français sur 10, la profession de pêcheur bénéficie d’une très bonne image. Pourtant, la profession peine à recruter. Les enfants des marins ne veulent plus aller trimer en mer. La profession n’attire plus malgré des salaires bien plus élevés qu’à terre. Je voulais aller voir, me rendre compte de la réalité.

 

Mardi 17 heures, je monte à bord du Jérémie-Teddie à Port-en-Bessin, on fait très rapidement connaissance, on me montre une couchette pour m’installer. Le moteur tourne déjà depuis un moment. C’est Agnès, la femme de Paulo qui se charge de son entretien. Lui, patron pêcheur, elle, chef mécanicien.

Le temps d’attraper mon appareil et nous sortons déjà du port. Premières vagues, premiers mouvements, premières nausées sous le regard compatissant des marins. Il bouge ce bateau, il bouge dans tous les sens : de droite à gauche ; de bâbord à tribord, de haut en bas … « Une coquille de noix dans un océan ! ». Et puis il y a les odeurs de la mer, couverte par celle du poisson et du gazole.

 

Le Jérémie-Teddie est chalutier de fonds de 18,5 mètres de long sur 6 mètres de large. Il est composé d’une équipe de cinq hommes : le patron et quatre marins. Paulo en est le propriétaire et le capitaine du bateau depuis 15 ans. L’équipage est composé de Jean-Luc, marin cuistot ; Brandon qui vient d’être nommé marin après deux années avec le statut de mousse (apprentissage) ; et des deux cousins Djibril et Bob.

 

Rapidement après le départ, le chalut est mis à la mer. Commence alors le rythme de pèche : le chalut est tiré pendant 4 heures, remonté, vidé sur la plateforme et remis en mer ; le poisson est trié, lavé, mis dans la glace ; le pont et les habits sont nettoyés. Une heure de travail intensif toutes les quatre heures, de jour comme de nuit, jusqu’au retour au port signifiant la fin de la marée.

 

Mercredi : après une nuit agitée, il fait beau. L’occasion de prendre des photos. D’autant que la météo annonce du gros temps pour le reste de la semaine. Et gros temps ne fait pas bon ménage avec mal de mer ! Je vais me retrouver coincé dans ma couchette durant 36 heures. Les couchettes sont en dessous du niveau de l’eau, c’est là que ça bouge le moins… Les marins passent régulièrement pour voir si je n’ai besoin de rien. Aucune raillerie dans leur attitude, seulement le souci de m’aider. Ils connaissent tous le mal de mer. Ils l’ont tous vécu et ils savent tous que ça passe avec le temps.

Les chaluts se succèdent, avec à chaque remontée entre 300 et 400 kilos de poissons avec des valeurs marchandes variées. Les Seiches se vendent mieux que les Roussettes. Alors on trie tout en comptant le nombre de paniers. Ils comptent tous car le salaire de tous les hommes à bord dépend de la vente du poisson. Pas de salaire fixe chez ces marins, mais une part des bénéfices. Dès le retour à terre, le poisson est vendu aux mareyeurs, on déduit les frais de campagne (gazole et nourriture), puis on partage ce qui reste. Les salaires en mer sont attractifs : les marins touchent en moyenne sur l’année entre 2 000 et 2 500 euros, avec des variations importantes suivant les saisons : de septembre à décembre les salaires peuvent aller jusqu’à 4 500 euros, mais en dehors de cette période, les marins perçoivent tout juste le smic.

Et puis lorsqu’on est en mer, nourri et logé, on dépense moins !

 

Vendredi : nous avons essuyé un premier coup de vent. La mer est agitée et les prévisions n’augurent pas d’amélioration. Depuis le milieu de la nuit, la pèche est mauvaise. Le filet contient à peine 100 kilos de poissons. « Que du poisson qui ne vaut rien ». Paulo m’explique que c’est à chaque coup de vent la même chose. Les poissons le sentent et disparaissent 12 heures avant et reviennent 24 heures après.

 

Alors on applique le vieil adage marin : « tant qu’il y a de l’eau et des poissons, on va à la pêche ».

 

De l’eau il y en a, et de plus en plus. Le sémaphore de Port-en-Bessin a dû être déplacé tant l’érosion de la falaise est important. Par contre, du poisson il y en a de moins en moins. Paulo est pessimiste sur l’avenir de son métier. Il pense que d’ici 4 ou 5 ans, le métier aura disparu. Plus assez de rentabilité. Lorsqu’il a acheté son bateau et qu’il s’est mis à son compte, le poisson abondait encore. Mais aujourd’hui des bateaux de plus en plus gros viennent pécher dans la Manche. Des bateaux qui peuvent remonter dans leurs filets 10 tonnes de poissons à chaque fois. Surpêche et dégradation des fonds marins ne font pas bon ménage avec le renouvellement des espèces.

Jean-Luc en est aussi conscient, mais il ne se voit pas travailler à terre. Il est marin depuis 1990. Lorsqu’il travail en mer il se sent libre. La vie y est dure, mais elle est vécue avec passion. Il le dit avec ses phrases courtes, précises. On parle peu entre matelots. Mais on se comprend vite. C’est nécessaire quant on travail en équipe dans des conditions parfois dangereuses.

Brandon, 19 ans, vient tout juste d’acquérir le statut de matelots. Il commence dans le métier, il s’y plaît. Il aime prendre son quart la nuit, seul avec la mer. Et puis il a du temps entre chaque relevée du chalut pour s’adonner à son autre passion : les films et jeux mangas. Si la pèche ne paie plus, il ira peut être voir du côté de la marine marchande. Naviguer sur des bateaux un peu plus luxueux le fait rêver…

Djibril est plus septique. Ça fait 4 ans qu’il travaille à bord du Jérémie-Teddie, loin de son pays et de ses proches. Il fini la saison et après il rentre. Le métier est dur. Il porte toujours une ceinture de maintien pour son dos…

 

Samedi : toujours ce temps agité. Et toujours pas de poisson. Mais Paulo veux encore y croire. « Pas de poisson, pas d’argent ». On multiplie les traits (trajet du bateau avec le chalut en traîne), mais le moral de l’équipage baisse. On grimace à chaque fois que le filet remonte. 21 heures de pêche pour 320 kg de poisson. Quand on sait que le bateau consomme 40 litres de gazole par heure de traîne, le calcul se fait vite, même avec du carburant détaxé.

 

La météo va encore se dégrader. Vers 16 heures, Paulo annonce ce que tous attendaient : « on fait un dernier trait et on rentre ». Une agitation soudaine anime le bateau. Il faut ranger et surtout tout nettoyer. Chacun sa tâche : Jean Luc la cuisine, les cousins le pont, Brandon les coursives. « Va falloir te trouver un coin » me dit Jean-Luc. Tout est lavé à grande eau. Rapidement et efficacement.

 

Puis c’est la dernière levée du chalut, la barre est pointée vers le port, les premières lueurs de la ville, le phare qui éclaire par intermittence, les appels téléphoniques aux familles, aux collègues… On reprend contact avec la société. Même si la télévision est restée allumée en permanence dans le carré des matelots. Enfin on entre dans le port sous le regard envieux et admiratif des badauds, un petit air de fierté pour ceux qui sont sur le pont.

 

Un rêve de gosse !

 

 

Le 11 novembre 2013

 

 

Écrire commentaire

Commentaires : 21
  • #1

    Marie Dor (lundi, 11 novembre 2013 21:25)

    Bravo Fabien pour ce beau reportage!
    J'ai beaucoup aimé les photos, les contrastes de couleurs: l'arc en ciel des filets,la luminosité des cirés, la ruée des oiseaux à l'oeil un peu cruel. C'est tout un monde qui vit intensément: une équipe avec chacun sa tâche, la collaboration entre les membres de l'équipage.Les photos sont si belles qu'on arrive à oublier la dureté du travail dont tu parles dans le commentaire, qui nous fait revenir à la dure réalité de la vie des marins pécheurs.

  • #2

    helys (mardi, 12 novembre 2013 13:54)

    Beau reportage du dur mais passionnant métier de pêcheur:)

  • #3

    Kri (mardi, 12 novembre 2013 15:37)

    Très beau reportage
    J'ai beaucoup aimé les couleurs
    Ca fait bien plaisir en ce mardi gris

  • #4

    coolzaet (mardi, 12 novembre 2013 17:38)

    super photo bravo

  • #5

    Gérard Méry (mercredi, 13 novembre 2013 00:31)

    un reportage sur le terrain si j'ose dire au cœur de l'action.

  • #6

    JMS* (mercredi, 13 novembre 2013 03:56)

    Très intéressant ce diaporama, on a brusquement l'impression de se retrouver parmi l'équipage et même d'en faire parti.

  • #7

    mhelene (mercredi, 13 novembre 2013 15:07)

    Magnifique !!

  • #8

    genevieve (mercredi, 13 novembre 2013 15:09)

    elles sont magnifiques tes photos. Ca ne fait pas partie de mes rêves a moi mais bon, je peux tout a fait comprendre ce qui t a attire vers cette expérience. Quelle bravoure de travailler dans des conditions si dures.
    Merci fabien.

  • #9

    Thierry Lebrun (mercredi, 13 novembre 2013 18:49)

    Superbe reportage qui traduit bien les conditions de ce métier rude et passionnant.

  • #10

    Chris (jeudi, 14 novembre 2013 14:44)

    super! On en oublie que le mal de mer traine derrière .C'est un bon et beau bol d'air

  • #11

    marie-jo (vendredi, 15 novembre 2013 10:53)

    bravo pour ce reportage c'est super et montre le travail difficile des marins pêcheurs par tous les temps
    très belles photos

  • #12

    stephane.deryckere@wanadoo.fr (dimanche, 17 novembre 2013 11:11)

    Magnifique reportage!J'ai appris plein de choses sur le métier de pécheur,avec les photos plein des yeux.
    Merci

  • #13

    Jean-Marc et Françoise (dimanche, 17 novembre 2013 18:45)

    on a beaucoup aimé , bravo !

  • #14

    Helene (vendredi, 22 novembre 2013 18:16)

    Le reportage-texte montre déjà l'intensité de la vie... et les photos sont fidèles à cette incroyable densité de vie, taches,...dures et belles à la fois où les poissons ont leur part de vitalité! Immensité de la mer et des cieux avec partout du mouvement! Joie des yeux! Merci! à toi et à ces Hommes!

  • #15

    Corinne (mardi, 26 novembre 2013 06:00)

    Merci pour ce magnifique reportage !

  • #16

    Isabelle (mardi, 26 novembre 2013 11:18)

    Merci pour ce beau reportage.
    Bravo à ces hommes courageux et passionnés

  • #17

    Adela Fonts (mardi, 26 novembre 2013 19:27)

    Une lecture intéressante! j'aimé ... Un photographe qui écrit aussi ... Bon couple!

  • #18

    Jérôme (mercredi, 27 novembre 2013 21:37)

    Veinard.... même avec 36 heures sur la couchette, je signe sans sourciller!
    Ce reportage est totalement "immergeant" : on a vraiment l'impression d'y être. Éclairages choisis, cadrages soignés malgré la mouvance du milieu... et on sent le côté protecteur de l'intérieur de la "coquille de noix". L’ambiance est bien là, super!

  • #19

    Céline MORONI (samedi, 30 novembre 2013 21:13)

    Waouuuuu très intéressant.
    Au moins maintenant je sais ce que fait mon cousin à bord du Jérémie Teddie.
    Je ne les envies pas du tout (surtout quand on a le mal de mer).
    Merci pour ce beau reportage.

  • #20

    Véronique MARTIN (samedi, 30 novembre 2013 21:28)

    Merci Fabien pour ces magnifiques photos qui traduisent si bien ce beau et difficile métier. Le texte..... tout simplement superbe. Bravo

  • #21

    Pierre (lundi, 02 décembre 2013 21:58)

    Un magnifique reportage qui nous montre la dure vie à bord. Un grand bravo pour avoir survécu :)